Ioana et la jupe rouge
     

Ioana et la jupe rouge

Il était une fois une fille de 11 ans qui s'appelait Ioana et qui coiffait ses long cheveux chaque matin avant d'aller à l'école. Elle était dans la même classe que mon fils aîné. Venue avec sa famille de Roumanie et d’origine rom, elle habitait alors dans un bidonville proche de chez moi, l’un des nombreux campements de l’agglomération nantaise (44) où vivent au total quelque 3000 personnes. J’y allais régulièrement pour prendre de ses nouvelles quand sa maîtresse s’inquiétait de son absence. Et elle était souvent absente. Mal de gorge à cause des courants d’airs dans la caravane déglinguée, juste pas envie d’y aller. Les autres élèves étaient durs avec les petits Roms. Ioana semblait pourtant contente d’apprendre comme les autres, même si elle avait vraiment du mal avec la langue française. Elle adorait surtout les sorties et les séances à la piscine, elle restait longtemps sous la douche.
Je voulais croire que l’école de la République lui donnerait une chance.
Elle et les siens priaient chaque mercredi soir à l'église et faisaient cuir des œufs rouges à Pâques, en faisant toujours le même vœu : déménager dans une tour HLM loin des chats errants.

Un jour enfin, son père et son frère ont trouvé du travail. Sa famille a été relogée dans une autre ville, dans un logement social avec une salle de bains et une machine à laver. Tous reviennent dès qu’ils le peuvent sur le bidonville : pour retrouver le clan, fréquenter l’église. Depuis qu’elle est au collège, Ioana a peu à peu décroché scolairement. Elle troque de plus en plus souvent ses jeans pour une longue jupe rouge. Habit initiatique, symbolique dans la communauté rom du passage vers l'état de femme mariable ou mariée. Stigmatisant aussi, marqueur d'un repli.

Je connaissais Ioana depuis plusieurs années quand j’ai commencé à la photographier. Je continue à suivre son histoire, dont la trajectoire adolescente s’éloigne de celle de mon fils... Elle, enfermée dans une communauté-ghetto, aux marges ; lui (et moi), du côté de la société où l’école ouvre des portes.

Nantes, 2020.